
Scène quotidienne : vous êtes dans le métro, ou peut-être dans votre canapé. Vos yeux sont rivés sur un écran, vos pouces s’agitent avec la précision d’un horloger suisse, mais le reste de votre corps ? Il a disparu. Vous ne sentez plus vos pieds, vous avez oublié que votre dos est voûté comme un point d’interrogation, et vous n’avez même pas remarqué que votre café est devenu un glaçon.
Félicitations : vous êtes en plein épisode de « dissociation ontologique ». Derrière ce terme de barbu se cache une réalité vertigineuse : nous sommes en train de devenir des « cerveaux-sur-pattes » (ou plutôt des cerveaux-sur-canapés), de plus en plus déconnectés de notre enveloppe biologique. Et le plus fou, c’est que cette histoire n’a pas commencé avec l’iPhone, mais il y a 250 000 ans, à cause d’un petit gène un peu trop bavard.
1. Le paradis perdu du « pense-bête » (quand on pensait avec ses muscles)
Remontons le temps. Bien avant Twitter, avant même le premier « bonjour », nos ancêtres vivaient dans un monde d’une intensité sauvage. Pour un hominidé préverbal, un rocher n’était pas un « concept géologique de type sédimentaire ». C’était, tout de suite et sans réfléchir : « un truc que je peux lancer sur le dîner » ou « un truc sur lequel je peux me casser les dents ».
C’est ce que les chercheurs appellent l’intelligence incarnée. À l’époque, percevoir et agir, c’était la même chose. Il n’y avait pas de petit narrateur interne dans la tête qui disait : « Tiens, une pomme, devrais-je la cueillir ? ». La main partait, l’œil guidait, le ventre grognait. C’était une boucle parfaite, une unité totale entre l’animal et son environnement. On ne regardait pas le monde, on le « dansait ».
Les bébés nous rappellent d’ailleurs ce mode d’emploi oublié. Avant de savoir dire « maman », un nourrisson est une éponge sensorielle. Il ne se demande pas qui il est ; il est ses sensations, ses émotions, ses mouvements. C’est cet état d’unité originelle que nous avons commencé à briser le jour où nous avons pris la parole.
2. Le gène bavard et le grand divorce
Il y a environ 250 000 ans, une mutation s’est produite. Le gène NOVA1 a muté chez nos ancêtres. Des chercheurs ont récemment implanté la version humaine de ce gène chez des souris (oui, la science fait parfois des trucs de film d’horreur). Résultat ? Les circuits neuronaux des souris se sont réorganisés et elles se sont mises à produire des sons hyper complexes.
C’était le coup d’envoi du langage. Mais attention, le langage n’est pas qu’un outil de communication, c’est la toute première technologie d’abstraction. En nommant « l’arbre », on ne parle plus de cet arbre-là, celui qui gratte et qui sent la sève. On crée un concept général, flottant, qui existe même quand l’arbre n’est plus là.
C’est génial, car cela nous a permis de planifier le futur (« On chasse le mammouth demain à l’aube ») et d’inventer des histoires. Mais c’est aussi là que le divorce a commencé : on a commencé à vivre dans nos têtes, au milieu des mots, en mettant une petite distance de sécurité entre nous et le réel. Le menu commençait à devenir plus important que le plat.
3. L’écriture : quand la pensée se fige sur le mur
Puis est arrivée l’écriture. Si le langage oral était une rivière qui coule, l’écriture a été le congélateur. En posant nos pensées sur du papier (ou de l’argile), on a externalisé notre mémoire.
Platon, ce vieux sage grec, a adoré l’idée mais il nous a fait un sale coup : il a décrété que les idées étaient « éternelles et pures », alors que le corps était une « prison » changeante et un peu dégoûtante. À partir de là, l’Occident a décidé que le vrai nous, c’était l’esprit. Le corps ? Une simple mule, un véhicule qu’il fallait entretenir mais dont on ne devait pas trop écouter les plaintes.
On a commencé à construire des cathédrales de logique, des systèmes mathématiques, des sciences froides… et à chaque étape, on s’éloignait un peu plus de la sensation brute du vent sur la peau.
4. Le piège du numérique : « Seuls ensemble »
Sautons dans le présent. Aujourd’hui, nous avons poussé le curseur au maximum. Nos technologies numériques sont des machines à nous sortir de notre corps.
Pourquoi préférez-vous parfois envoyer un SMS plutôt que de passer un coup de fil ou de voir la personne ? Parce que sur écran, on a le contrôle. On peut éditer, effacer, choisir son meilleur profil. La rencontre physique, elle, est « sale » : on rougit, on bafouille, on sent l’odeur de l’autre, on est vulnérable.
Nous sommes devenus des experts de la maîtrise cognitive, mais des analphabètes du corps. On ne sait plus lire les signaux subtils d’un visage ou l’ambiance d’une pièce. On devient « seuls ensemble », chacun derrière son hublot lumineux, pendant que nos compétences sociales incarnées s’atrophient comme un muscle qu’on ne fait plus travailler.
5. L’IA : le génie qui n’a jamais eu faim
Et voilà que débarque l’Intelligence Artificielle. ChatGPT et ses cousins sont fascinants : ils écrivent des poèmes, résolvent des équations et réussissent des examens de barreau. On pourrait croire qu’ils pensent vraiment.
Mais c’est l’illusion ultime de la désincarnation. L’IA, c’est la chambre chinoise : un système qui manipule des symboles à une vitesse folle sans comprendre un traître mot de ce qu’il raconte. L’IA peut décrire le goût d’une fraise avec lyrisme, mais elle n’a jamais eu de langue, elle n’a jamais ressenti l’acidité et le sucre exploser sur ses papilles.
Elle est la preuve vivante que l’on peut être performant intellectuellement tout en étant « mort » à l’intérieur. Et le danger, c’est que nous commençons à lui déléguer nos propres pensées. Si l’IA rédige nos mails, nos devoirs et nos réflexions, que reste-t-il de notre esprit ? Une sorte de paresse cognitive qui nous transforme en passagers passifs de notre propre vie.
6. Le fantasme Transhumaniste : l’upload final
Certains gourous de la Silicon Valley veulent aller plus loin. Ils rêvent de « l’Upload » : télécharger votre conscience sur un ordinateur pour vous rendre immortel. Plus de maladies, plus de vieillesse, juste du code pur voguant dans le nuage.
C’est le rêve de Platon version 2.0. Mais il y a un hic de taille. La science moderne nous dit que nos émotions et nos décisions ne sont pas juste des calculs. Elles viennent de notre ventre, de nos hormones, de nos tripes. Des patients qui ont des lésions dans les zones du cerveau traitant les signaux du corps deviennent incapables de prendre la moindre décision simple, même s’ils restent très intelligents.
Pourquoi ? Parce que sans le « feeling », sans la boussole corporelle, la raison tourne à vide. Un esprit sans corps n’est pas un dieu, c’est un zombie logique.
7. Le Paradoxe du Moderniste : l’angoisse du primate en Wi-Fi
Nous y voilà. Nous sommes coincés dans un paradoxe absurde. D’un côté, nous ne pouvons plus redevenir des chasseurs-cueilleurs (on aurait l’air malin sans notre GPS pour trouver le supermarché). De l’autre, nous ne serons jamais des purs esprits numériques, parce que nos gènes de primates réclament de la lumière, du mouvement et du contact.
Cette tension crée ce qu’on voit partout aujourd’hui : l’anxiété généralisée, la dépression, le sentiment de vide. C’est notre corps qui crie « Hé, je suis encore là ! ». On demande à un organisme façonné par des millions d’années de grand air de rester assis 10 heures par jour devant un rectangle bleu. C’est comme essayer de faire tourner un logiciel de pointe sur un processeur préhistorique… ou l’inverse.
Conclusion : Et si on redescendait sur Terre ?
Alors, on fait quoi ? On jette nos smartphones dans la rivière ? Pas forcément.
La solution n’est pas de nier nos capacités d’abstraction — elles sont notre gloire ! — mais de pratiquer la ré-incarnation. Ce n’est pas un concept mystique, c’est une question d’équilibre. C’est choisir, parfois, de lâcher le concept pour la sensation.
Faire de la poterie, danser jusqu’à être en nage, marcher en forêt sans écouter de podcast, sentir le poids d’un vrai livre, cuisiner des produits bruts. Ce ne sont pas des loisirs « mignons » pour le dimanche, ce sont des actes de résistance épistémologique. C’est rappeler à notre cerveau qu’il appartient à un corps, et que ce corps est la source de tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.
Le défi du XXIe siècle, ce n’est pas de devenir des super-IA. C’est de réussir cette synthèse incroyable : être des êtres capables de penser les étoiles tout en sentant l’herbe sous leurs pieds. Une conscience qui a de l’esprit, certes, mais qui n’oublie jamais qu’elle a aussi des tripes.
Et si , après avoir lu ces lignes ,vous vous faisiez cette faveur de poser votre écran, de peut être vous lever, de vous étirer comme un chat, et d’aller sentir le monde. Votre corps vous dira merci. Et votre esprit n’en sera que plus brillant.
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